Newsletters

VERTIGE

Alors qu’il était  jeune,  son grand  frère  s’amusait souvent avec lui. Intrépide,  il lui apprenait  les choses interdites, malgré les contre-indications  parentales. À l’âge de trois ans, il lui permettait de jouer à la balançoire, de monter à l’échelle, de gravir le toit de la maison.

Un jour, assis sur le morceau de bois qui relie les deux cordes, il poussa le petit de toutes ses forces. Le mouvement de va-et-vient s’amplifia rapidement. Comme tous les enfants du monde, il ressentait  une impression de liberté qu’il n’avait jamais connue. Son frère  vivait  cette  sensation  avec  lui. L’envie d’aller plus  loin dépassa  la conscience.  C’est alors  que  le balancier  perdit  le sens  du  retour,  s’envolant pour décrire à une vitesse folle, un grand cercle dans le bleu du ciel. Pour la première fois, l’aîné de la famille fut pris d’une peur panique. Il arrêta la machine infernale. Le petit enfant continua de voir le monde qui l’entourait  tourner  aussi vite que  les roues  d’un bolide lancé sur  un  circuit.  Il l’allongea dans  l’herbe avec délicatesse. Le mal être d’instabilité s’estompa dans le calme et la fraîcheur du jardin en cette fin d’été.

Plus tard, l’escalade devint la passion du dernier de la famille. Devenu  guide de haute montagne, il apprenait au randonneur  l’art de grimper tout en respectant ses limites. Il ne voulait pas qu’il rencontre le vertige. À travers l’alpinisme, il le conseillait pour qu’il puisse avancer  doucement,  à  pas  de  géant,  sur  le sentier tracé.

L’homme   se  doit  d’être   l’acteur   de  lui-même.

Toujours pressé, poussé par le besoin de vouloir plus, il souhaite ressembler aux autres, regardant sa propre vie comme une pièce de théâtre.  Il devrait  pourtant vivre avec ce qu’il est au plus profond de lui-même.

Il voit tout tourner  quand  il commence à s’égarer. N’étant plus à l’écoute de la vérité,  il préfère  alors prendre la fuite. Il court après le temps. La journée lui paraît étriquée. Il voudrait l’allonger. Dans sa marche forcée, il s’essouffle sans trop savoir où il va. Le vertige s’empare de lui. C’est le dernier  signe qu’on lui envoie, pour  qu’il comprenne,  avant  qu’il ne tombe dans le précipice de l’absurde.

La tige n’est plus irriguée par la sève de la vie. Le verbe va mourir en lui. S’il ne décide pas de s’accorder une bonne fois pour toutes avec la musique de son intimité, le concert chaotique  continuera  à le traîner dans la détresse d’un labyrinthe sans fin.