L’homme désaccordé

CARÊME

La fin de l’hiver approchait mais les bourgeons n’avaient pas encore éclaté. Il arrivait au bout des provisions engrangées à la fin de l’été passé, malgré l’attentive économie, minutieusement contrôlée tout au long de l’interminable moment. Dans la cave, il ne lui restait plus que quelques poireaux ainsi qu’un peu de blé pour faire la soupe et le pain ; juste de quoi manger jusqu’à la fin du carnaval.

Les Cendres lui annoncèrent  la pénitence. Alors il se sentirait bien d’attendre dans son corps fatigué, à l’image de la campagne où il vivait depuis toujours, encore  endormie  sous la rigueur  de la neige et  du froid. Il décidait de contempler le temps qui passait, n’ayant  rien d’autre  à faire sinon que de nourrir  du foin qu’il avait récolté, sa vache et son cheval. Le tic- tac  de  l’horloge accompagnait  le crépitement  des flammes dans la cheminée, égayant le profond silence de la campagne.

Comme toutes les années à la même époque, l’absence de tout l’imprégnait, lui permettant  de se connaître avec plus de subtilité, l’obligeant à se poser des questions essentielles sur ce qu’il avait fait de bien et de mal au cours des douze mois qui venaient de s’écouler. Il se faisait le médiateur de lui-même, en se disant qu’il ferait mieux plus tard  ce qu’il aurait  pu faire mieux avant. Le sentiment de culpabilité d’avoir fait jadis des bêtises, venait de le gagner. Le mal être s’emparait alors de sa personne. Il se sentait maintenant aveugle et sourd au sens de sa propre existence. Après  une  période  de  doute  envahissante,  la  peur s’installa dans la solitude, ne lui donnant même plus le désir de continuer à vivre.

C’est dans cet instant de détresse qu’il vit à travers sa fenêtre la première fleur s’épanouir, lui portant  le message de sa renaissance prochaine. Son être épuré par le jeûne forcé du corps et de l’esprit lui avait permis de se retrouver,  métamorphosé et rajeuni de forces nouvelles, pour continuer à réaliser son idéal. Les pousses d’un vert tendre, se mirent à percer la terre et les branches des arbres. La campagne fleurissait avec le concert des oiseaux en même temps qu’il s’envolait à la vie. En lui était en train de descendre  avec une douceur angélique, la lumière de celui qu’on avait crucifié mais qui avait ressuscité pour apporter au monde l’espérance de la renaissance pascale.

De cette expérience, il venait de comprendre  qu’il fallait tirer  un message de tous les signes de la vie, décidant aussi d’écouter avec plus d’attention la musique du Père qui accompagnait depuis toujours le quotidien de chacun d’entre nous.